Sainte-Suzanne et le tarot de Jean Noblet : le pèlerinage de Jean-Claude Flornoy
Dernière mise à jour : 25 sept.
En Mayenne, dans l'un des plus beaux villages de France, une cité fortifiée qui a tenu tête à Guillaume le Conquérant porte aujourd'hui, sur ses façades, les vingt-deux arcanes du tarot. Ce n'est pas un hasard de tourisme : c'est l'héritage d'un homme, Jean-Claude Flornoy, qui a consacré vingt-cinq ans de sa vie à faire revivre le plus ancien tarot de Marseille connu, celui de Jean Noblet. Le lieu, le personnage, le livre, le tarot et la tradition qu'il prolonge ne forment pas cinq sujets séparés, mais un seul ensemble — celui d'un artisan qui a choisi de loger un savoir ancien dans les pierres et le papier d'un même village.
Un compagnon, avant d'être un sujet
Si j'écris ce texte, c'est que ce tarot de Jean Noblet m'accompagne, sans que j'en pratique la lecture à proprement parler. Il est davantage un compagnon qu'un outil : il est là, présent, et par lui reviennent des choses qui comptent pour moi — le lien à un territoire, la passion du bâti ancien et des savoirs anciens, ce rapport de l'humain à sa terre et à ce qui le dépasse, qu'on a pris l'habitude d'oublier mais qui faisait encore partie du langage de l'époque où ce jeu a été gravé.
Il y a aussi, derrière ce texte, des souvenirs très concrets. Dans mon ancien métier de tailleur de pierre, j'ai eu la chance d'avoir des chantiers à Sainte-Suzanne. J'y suis retourné plusieurs fois depuis, en touriste, puis en visiteur cherchant d'autres formes de connexion, plus sacrées. J'ai vu l'atelier, j'ai vu le moulin. Ce tarot de Jean Noblet résume, pour moi, tout cela à la fois : un lieu, un métier, une recherche.

Sainte-Suzanne, une cité qui a déjà tenu tête à l'Histoire
Avant d'être un village tourné vers le tarot, Sainte-Suzanne est une place forte. Perchée sur un éperon rocheux qui domine la vallée de l'Erve, c'est la seule cité de la région à avoir résisté à Guillaume le Conquérant, dont le siège s'est brisé sur ses doubles remparts. Le donjon et le château, aujourd'hui prolongés par un centre d'interprétation consacré à l'architecture médiévale, témoignent encore de cette résistance. Classée parmi Les Plus Beaux Villages de France, labellisée Ville et Pays d'Art et d'Histoire, Petite Cité de Caractère et Station Verte, Sainte-Suzanne a l'habitude d'être un lieu que l'on visite pour ce qu'il a su préserver plutôt que pour ce qu'il a ajouté.
C'est dans ce cadre-là, et non dans une simple opération de séduction touristique, que le tarot est venu se loger — porté par un homme qui avait choisi ce village pour y vivre et y travailler.

Le Bateleur ouvre la marche : les enseignes de Jean-Claude Flornoy
Se promener dans les ruelles de la cité médiévale, c'est croiser, accrochées aux façades, neuf enseignes peintes : le Bateleur, la Papesse, l'Impératrice, la Justice, l'Hermite, le Pendu, la Maison-Dieu, l'Étoile, le Soleil. Chacune reprend le dessin d'une lame majeure du tarot de Jean Noblet, et l'ensemble compose un parcours — une manière de traverser le village en suivant, sans le savoir forcément au départ, l'ordre et l'image des arcanes.Ces enseignes sont l'œuvre de Jean-Claude Flornoy lui-même, qui vivait à Sainte-Suzanne. Le projet reste ouvert : neuf lames sur vingt-deux, c'est un chemin commencé plus qu'un inventaire clos, à l'image de la démarche de Flornoy — jamais figée, toujours en cours de transmission.

Le tarot de Jean Noblet, ou le retour aux sources
Le tarot de Jean Noblet, gravé à Paris vers 1650, est le plus ancien tarot de Marseille conservé à ce jour — antérieur à ceux de Jacques Viéville (Paris, vers 1650), de Jean Dodal (Lyon, 1701) et de Nicolas Conver (Marseille, 1760), les trois autres jeux historiques que Flornoy a consacré sa vie à restaurer, tous conservés à la Bibliothèque nationale de France.
Né à Paris en 1950, formé à la philosophie et à la psychologie, Jean-Claude Flornoy a d'abord été potier-céramiste pendant quinze ans avant de se consacrer, à partir du milieu des années 1990, à l'étude du tarot — vingt-cinq années de travail qui feront de lui un cartier-enlumineur, un artisan du jeu de cartes au sens le plus ancien du terme. À partir de 1996, il peint chaque arcane sur des toiles géantes de plus de deux mètres, pour en éprouver le trait et la couleur à l'échelle du corps, avant d'en tirer des reproductions fidèles, enluminées au pochoir à la main.
Sa méthode ne s'arrête pas à la restauration graphique. Il propose une manière de regarder une lame : la méditer, posée à l'endroit devant une flamme, jusqu'à ce que l'image se déprenne du réel ; la contempler, jusqu'à cette forme d'irréalité qui s'installe ; puis l'incorporer, en la portant contre soi. Une lecture du tarot pensée comme un exercice d'attention plutôt que comme une grille de symboles à appliquer — et qui a depuis essaimé bien au-delà de son atelier, au point d'infuser la manière dont une large part des tarologues actuels abordent les arcanes majeurs.
Ce qui frappe, dans le tarot de Jean Noblet restauré par Flornoy, c'est justement l'absence d'esbroufe. Là où d'autres jeux traditionnels appuient le trait et la couleur pour impressionner, celui-ci reste sobre : le message ne saute pas aux yeux, il se lit entre les lignes. C'est un jeu qui demande qu'on s'arrête sur lui plutôt qu'un jeu qui vient à vous.

Un langage plus vieux que les cartes
Pour Flornoy, le tarot n'est pas un objet isolé : c'est le prolongement d'un savoir qui ne s'est jamais logé uniquement dans un jeu de cartes. La quatrième de couverture du Pèlerinage des Bateleurs le formule ainsi : ses rééditions des tarots de Jean Noblet et de Jean Dodal « fournissent un lien direct avec les imagiers, ces maîtres de l'art du trait, dont les connaissances révèlent une forme occidentale de chamanisme ». Les imagiers de cartes, dans cette lecture, appartiennent à la même famille que les bâtisseurs de cathédrales et leurs tracés de géométrie sacrée : des artisans qui faisaient tenir, dans une figure ou dans une pierre, un savoir qui se transmettait aussi par le geste.
Ce fil-là éclaire peut-être le choix de Sainte-Suzanne. À trois kilomètres du village, en direction d'Assé-le-Bérenger, se trouve le dolmen des Erves : plus de 6 500 ans d'âge, le plus ancien monument mégalithique daté de la Mayenne, sépulture collective de quatorze individus fouillée aux XIXe et XXe siècles. Le village fortifié, le dolmen voisin et l'atelier de restauration du tarot dessinent ainsi une même zone où se croisent l'histoire de France, celle de la pensée humaine et le rapport au lieu — une région qui porte à la fois une lecture populaire et une lecture ésotérique de ce rapport au monde.

Le Grand Moulin, où le papier retrouve ses gestes
En contrebas du bourg, sur les rives de l'Erve, le Grand Moulin — autrefois moulin à grain, appartenant aux seigneurs de Sainte-Suzanne — a été restauré en atelier de papeterie traditionnelle. Le maître papetier Carlos Robert y perpétue, entre découpe du chiffon et séchage des feuilles, des gestes hérités des XIIIe-XVIIIe siècles, pour produire un papier pur chiffon selon des méthodes que l'industrie a presque partout abandonnées.
Ce même Grand Moulin est aussi l'adresse de l'atelier des éditions letarot.com, fondées par Jean-Claude Flornoy. Le lieu où l'on refait du papier à l'ancienne est ainsi le même que celui où l'on refait des tarots à l'ancienne : la cohérence n'est pas une image, c'est une adresse. Le village ne juxtapose pas deux artisanats patrimoniaux ; il les a réunis sous un seul toit, celui du support et celui de l'image qu'on y imprime.

Un outil à plusieurs voix
Flornoy ne présente jamais le tarot comme un objet unique, mais comme un support à plusieurs usages : support de réflexion, support d'enseignement, propice au conte — et, tout autant, propice à raconter une vie. Dans Le Pèlerinage des Bateleurs, il parle beaucoup de lui-même et de la manière dont le tarot a traversé et inspiré son existence, s'en servant comme d'une matière autobiographique autant que d'un objet d'étude.
Deux ouvrages accompagnent ce travail : Le Pèlerinage de l'Âme (2003) pose les bases de sa lecture du tarot comme voyage intérieur ; Le Pèlerinage des Bateleurs (2007) prolonge cette approche à travers le tarot de Jean Noblet, présenté comme une véritable géographie sacrée où les cartes servent de balises sur le pèlerinage de l'âme plutôt que de réponses toutes faites. À ce jour, seul Le Pèlerinage des Bateleurs reste disponible à la vente sur la boutique letarot.com (22 €), avec sa traduction anglaise Seeing the World (2018) ; Le Pèlerinage de l'Âme ne figure plus au catalogue actuel.

Un héritage qui continue de se lire
Jean-Claude Flornoy est mort à Sainte-Suzanne le 24 mai 2011, à soixante et un ans. Le village qu'il avait choisi porte encore son geste sur ses murs, dans son moulin et dans les jeux que l'on peut s'y procurer. Le tarot de Jean Noblet, longtemps resté un objet d'archive à la Bibliothèque nationale de France, est aujourd'hui entre les mains de quiconque pousse la porte du Grand Moulin ou consulte letarot.com — preuve qu'une tradition ne se conserve pas seulement en la protégeant, mais aussi en continuant de la faire circuler.
Pour se procurer le tarot de Jean Noblet, les autres tarots restaurés par Jean-Claude
Flornoy ou son livre Le Pèlerinage des Bateleurs :
boutique letarot.com (https://www.letarot.com/boutique/).
Sources :
Boutique letarot.com
Les enseignes de tarot de Sainte-Suzanne — Office de tourisme des Coëvrons
Le moulin à papier de Sainte-Suzanne-et-Chammes — Office de tourisme des Coëvrons
Le dolmen des Erves — Office de tourisme des Coëvrons
Sainte-Suzanne — Les Plus Beaux Villages de France
Jean-Claude Flornoy — Wikipedia (EN)
Jean-Claude Flornoy — du Tarot (blog)
A bride abattue — Sainte-Suzanne
Quatrième de couverture, Le Pèlerinage des Bateleurs, Jean-Claude Flornoy, éditions letarot.com, 2007 (ISBN 978-2-9148-2008-0).


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